Migrations : Cultiver la fraternité et refuser la culture de l’indifférence

"j'étais un étranger et vous m'avez accueilli" Evangile de saint Matthieu chapitre 25. Retour sur le témoignage de chrétiens prenant au sérieux cette phrase prononcée par Jésus lui-même !

PHOTO-2024-02-12-17-38-48 PHOTO-2024-02-12-17-38-48  Migrations : Cultiver la fraternité et refuser la culture de l’indifférence

 

En septembre 2023 à Marseille, le Pape exhortait les chrétiens à cultiver la fraternité et à refuser la culture de l’indifférence. Les paroles de François ont résonné tout particulièrement chez deux familles (la famille Descamps de la paroisse d'Orchies et la famille Ghillebaert de la paroisse Alliance Nouvelle de Cysoing) qui accueillent quelques week-ends par an des migrants de Calais : de là est née l’idée d’organiser à la Maison de l’Évangile à Orchies, le dimanche 21 janvier dernier, une rencontre inter-paroissiale qui a réuni une cinquantaine de personnes, pour proposer un regard chrétien sur les réalités migratoires et inviter à se lancer dans l’action fraternelle.

 

PHOTO-2024-02-12-17-38-48 (7) PHOTO-2024-02-12-17-38-48 (7)  En guise d’introduction, Maxence Caputo, séminariste du diocèse de Cambrai, a rappelé les principaux passages de la Bible évoquant le sort que Dieu demande aux hommes de réserver aux étrangers : en particulier, dans l’Ancien Testament : « L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un israélite de souche, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte » (Lévitique, 19, 34) et dans le Nouveau Testament : « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger et vous m'avez accueilli. Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » (Matthieu, 25, 35-40).

Il a ensuite exposé les périodes marquantes durant lesquelles l’Église s’est positionnée sur la question des migrations. Sous Léon XIII ont eu lieu les premières vagues migratoires et sous Benoît XV a été créée, en 1914, la Journée mondiale du migrant et du réfugié. En 1952, Pie XI a publié le tout premier document de la pastorale migratoire de l’Église catholique : la Constitution apostolique Exsul familia nazarathena. Le Pape des migrants, François, milite quant à lui pour la création de visas humanitaires, l'accès sans condition à la justice, à l'éducation, à la santé, aux télécommunications et aux établissements bancaires, l'assouplissement du droit d'asile et l'ouverture de couloirs humanitaires. Aujourd'hui, l'Église défend le droit de ne pas avoir à émigrer et le droit d'immigrer. Favorable à une régulation mondiale des flux migratoires, elle est également contre l'assimilation et pour l'intégration et elle soutient le regroupement familial et la régularisation des sans-papiers.

 

Dans un deuxième temps, Maxence a évoqué son immersion de 3 semaines à Calais durant l’été 2022 au Secours Catholique : il a été frappé par le très grand nombre de personnes bloquées à la frontière vivant dans la jungle dans une extrême précarité, mais aussi par la diversité des associations au service des migrants. Il a été marqué par la violence avec laquelle l’État traite la question de la jungle, notamment par la répression policière et la destruction systématique des campements tous les 3 jours, aussitôt remontés après le départ des policiers.

 

Est venu ensuite le témoignage vidéo qu’Utopia56 a réalisé à la demande des organisateurs : initialement cette association s’était créée pour coordonner les actions des bénévoles sur le territoire calaisien à l’époque de la Grande Jungle en 2015, et depuis, les antennes se sont multipliées dans toute la France. Son action s’articule autour de l’accès aux droits fondamentaux, de la dénonciation des manquements de l’État et de la mobilisation citoyenne. Ses missions : effectuer des maraudes de distribution de tentes et de couvertures auprès des exilés, ainsi que de vêtements secs les nuits de traversées après les naufrages ; se charger d’appeler les secours sur terre et sur mer en cas de naufrage ; informer les personnes en les orientant vers les services d’urgence et en expliquant les risques liés aux traversées. Son but : répondre aux besoins vitaux des exilés et recréer du lien humain pour qu’ils se sentent moins seuls face aux violences subies. Son message : la mobilisation de tous est nécessaire pour une société digne et respectueuse des droits humains.

 

Pour Bertrand Lener, tout remonte à l'été 2008, quand des « gens de couleur » ont commencé à affluer dans les rues et les environs de Steenvoorde. Alors curé de cette ville en Flandre française proche d’une sortie d’autoroute, Bertrand, accompagné par les membres de son EAP et quelques paroissiens, est allé à leur rencontre. « On leur a demandé ce qu'ils voulaient », en l’occurrence : du linge, de la nourriture et des produits d'hygiène. Avec l'accord de son évêque, Mgr Ulrich, inspirés par le modèle de Terre d'Errance de Norrent-Fontes, Bertrand et des paroissiens ont décidé d'agir et ont proposé un accueil dans la maison paroissiale de Steenvoorde à ces hommes, majoritairement érythréens, qui n’avaient d’autre objectif que de partir pour l'Angleterre, en s’introduisant dans un camion arrêté sur l’aire d’autoroute. De la nécessité d'un accueil digne et d'une aide fraternelle est ainsi née Terre d'Errance Steenvoorde : "L'Évangile était à ce prix-là", a conclu Bertrand. Aujourd'hui, un accueil de 12 personnes est toujours proposé dans une autre maison proche de la salle paroissiale, rendue aux usages habituels.

 

Bertrand est également membre du conseil d’administration de la Maison Sésame d’Herzeele, une maison d’accueil qui propose une halte sécurisante sur la route migratoire, à la fois physiquement et psychologiquement, pour les exilés qu’elle héberge. La maison peut accueillir jusqu’à 15 personnes simultanément et répond aux besoins fondamentaux : dormir dans un lit, se reposer, se nourrir, se laver, se soigner, se sentir en sécurité et communiquer.  La Maison Sésame puise sa force dans l’énergie crée par la rencontre entre les familles accueillies et les citoyens engagés qui la soutiennent.

 

PHOTO-2024-02-12-17-38-48 (4) PHOTO-2024-02-12-17-38-48 (4)  Amandine et Joseph Descamps, couple de chrétiens engagés et parents de 5 enfants, ont mûri leur réflexion pendant 2 ans avant de se lancer. La sœur d'Amandine accueillait des personnes en transit, avec le Rail, pour des durées de plusieurs mois ; les parents de Joseph étaient investis dans Terre d'Errance de Norrent-Fontes. Inspirés par ces exemples, ils ont finalement opté pour la formule de Migraction59, découverte grâce à un post publié sur Facebook.

Ce collectif, fondé voici 6 ans, est composé de conducteurs et d’hébergeurs mobilisés pour permettre à une quarantaine d’exilés bloqués à la frontière franco-britannique, de se reposer le temps d’un week-end, au chaud, dans un foyer hospitalier. Les invités, toujours accueillis par deux, arrivent le samedi midi et repartent le lundi matin. Ils partagent les repas et le quotidien de leurs hôtes qui leur mettent à disposition un lit, une douche, une connexion wifi, une prise pour recharger leurs téléphones et un peu de temps et de douceur, s'ils le souhaitent, pour échanger et jouer en famille.

Les expériences que vivent les uns sont souvent source d’inspiration pour les autres : c’est par une conversation avec les Descamps que les Ghillebaert se sont intéressés à la question de l’accueil et se sont également lancés avec Migraction59 depuis 2022.

 

« Qu'est-ce que je peux faire ? » : telle a été la question que s'est posée Claudine Lanoë en 2016 lorsque le diocèse lui a demandé d’intégrer La Pastorale des Migrants du diocèse de Cambrai, face un flux migratoire toujours plus important, et sans moyens financiers ni lieux d'accueil. Elle alors pris « son bâton de pèlerin » pour mettre en relation des personnes-ressources pour des actions précises et ponctuelles.

Une famille de migrants avait besoin d'être logée ? Claudine a sollicité un prêtre qui avait accueilli un temps une famille irakienne et qui a pu mettre en relation Claudine avec un foyer prêt à accueillir la famille. Une famille de Syriens, chrétiens syriaques orthodoxes, peinait à communiquer sur ses besoins spirituels ? Claudine a trouvé parmi ses élèves du cours de Français Langue Etrangère un volontaire pour servir d'interprète et, de fil en aiguille, la famille syrienne s’est retrouvée en paroisse et s’y est établie. Une jeune Albanaise, désireuse de recevoir le sacrement de confirmation, risquait de quitter la France avec sa famille avant la fin de son parcours encadré par les Salésiens ? Claudine a fait en sorte que l’évêque vienne la confirmer en urgence.

Pour tisser des liens, Claudine sait compter sur ses contacts avec le JRS, service des Jésuites aux Réfugiés, et avec la CIMADE, le Comité inter-mouvements auprès des évacués.

 

Face au flot des images de migrants qui défilent sur leur écran de télévision, Richard Delacroix et son épouse ont un jour fini par lâcher : « On ne peut pas ne rien faire ! ». C'est ainsi qu'ils ont décidé de rejoindre le RAIL, le Réseau d'Accueil d'Immigrés à Lille, qui, depuis 2011, propose un hébergement de longue durée (de 1 à 6 mois) dans l'une des quelque 30 familles engagées. Six exilés bénéficient d'un accueil permanent, soit une quinzaine par an en tout, avec un cadre précis et un engagement signé, car il faut fixer les limites.

La migration, « ce n'est pas un problème qu'on rencontre, ce sont des personnes » et, pour Richard, la migration se prénomme Judith, Thierno, Yacine... Ce sont des « gens comme nous », éprouvés cependant par leur voyage et les mauvais traitements (en particulier en Libye), plongés dans un monde culturel et linguistique étranger, exposés aux humiliations, mais aussi des « gens qui ont fui leur pays parce qu’ils avaient la volonté de vivre » et qui « ne sont pas partis pour chercher en France la Sécurité Sociale ». Au RAIL, on s'efforce de redonner de la dignité : ces hommes et ces femmes recommencent à compter pour quelqu'un.

 

Pourquoi poursuivre cet engagement ? Y trouve-t-on de quoi espérer ou désespérer ? Reconnaît-on, parmi le visage des personnes migrantes rencontrées, le visage du Christ ? À ces questions, chaque intervenant a répondu en complétant son témoignage.

Pour Amandine et Joseph, la joie de leurs enfants à l'idée d'accueillir confirme le renouvellement périodique de cet engagement d'hébergement de courte durée.

En rencontrant les migrants, Maxence ne s'est jamais dit « Ah, voilà le Christ ! ». Mais puisque le Christ nous a donné de voir l'Amour et que c'est l'amour du prochain qui se révèle dans les échanges, alors on peut finir par voir le visage du Christ.

Ce que Bertrand est sûr de voir, c'est l'Évangile en action : « Au nom de ma foi, j'essaie de donner un peu plus de vie, car évangéliser, c’est humaniser ».

Pour sa part, Richard n'a jamais rencontré le Christ dans une personne en particulier. Mais, dans l'Évangile, le Christ est celui ouvre les yeux et les oreilles. Or « ces personnes m'ont fait devenir meilleur » reconnaît Richard qui se rend compte que, ainsi engagé, son bonheur n'a pas été amoindri.

 

Après ce partage, sont venues les questions de l'assistance : « Comment peut-on sensibiliser nos concitoyens à la question des migrations ? » ; « Peut-on se contenter, au sein de nos communautés, d'une seule et simple intention de prière lors de la messe dominicale de la Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié ? »

Certains, parmi les personnes présentes, sont convaincus qu’« il faut passer à une autre étape ». Permettre la rencontre entre migrants et communautés est possible, pourvu qu'un lien de confiance soit tissé et que les communautés soient préparées à cette rencontre. S'informer et se former s'avèrent une nécessité pour quiconque ne se satisfait pas, en matière de migration, de don aux associations ou de don de son temps. L'accueil doit être fait en toute simplicité, ainsi que tout le monde en convient dans la salle. Quelqu'un rappelle qu’« on ne quitte pas son pays par plaisir ».

"Amour", "Justice", "Paix", ces mots si souvent entendus dans nos églises, peuvent se traduire en actes simples et concrets en faveur nos frères migrants. Tel est notre souhait pour 2024.

 

Pour plus d’informations :

Témoignage de Maxence Caputo : https://missionetmigrations.catholique.fr/articles/308987-maxence-un-seminariste-a-calais-cet-ete/

Utopia56 : https://utopia56.org/

Terre d’Errance Steenvoorde : https://testeenvoorde.wordpress.com/

Maison Sésame Herzeele : https://maisonsesame.org/

Migraction59 : https://migraction59.net/

Pastorale des Migrants Diocèse de Cambrai : https://migrants.cathocambrai.com/

Rail Lille : https://www.rail-asso.org/

 

Article publié par emmanuel canart • Publié le Lundi 12 février 2024 • 177 visites

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